Duel entre Paris et Rome.

 

L’antagonisme entre les deux pouvoir, le roi des francs puis roi de France et le pape trouvera son point d’orgue au seizième siècle. Durant ce qu’on appellera les Guerres de Religion, le pape aura de précieux et puissants alliés, le roi Philippe d’Espagne à l’extérieur et les Guise à l’intérieur. Son emprise est alors telle sur une population fanatisée et avec l’aide d’organisations puissantes, qu’elle pourra armer tout un peuple pour des massacres de masse, comme celui de la Saint-Barthélemy ou assassiner des rois, Henri III et Henri IV, sans être inquiétée alors que, grâce aux jésuites, aux jacobins et aux curés de paroisses, elle a la mainmise sur l’éducation, la culture et la pensée. Avec la complicité de la Sainte-Ligue dirigée par quelques ambitieux qui rêvent de la couronne, comme Henri de Guise ou Charles de Mayenne, c’est tout un royaume qui est plongé dans la guerre civile et manque d’être livré à l’Espagne.

Ce qui s’est passé au seizième siècle était le résultat d’une emprise grandissante de l’Eglise qui prenait le pas sur le pouvoir royal depuis la fin du catharisme. Ainsi, alors que Louis IX abolit l’ordalie et construit les bases d’une justice moderne et équitable, le pape Innocent III crée l’inquisition et ses sinistres pratiques. Dès lors vont cohabiter deux pouvoirs dans le royaume, et on comprend que Philippe IV le Bel ait décidé d’éliminer les templiers, puissante armée qui ne dépendait que du pape.  

Pourtant, c’est dès le moyen-âge que cette histoire d’amour et de haine a débuté entre l’Eglise de Rome et sa « fille ainée », le royaume de France. Une guerre de près de mille ans durant lesquels les papes ont tenté d’asseoir leur autorité sur une enfant obéissante et rétive à la fois, mais aussi faire preuve de diplomatie afin de ne pas la perdre tout à fait et la voir prendre son indépendance comme fera sa voisine d’Outre-Manche. Mais, au « Moyen-âge », ce sont des considérations plus pratiques qui rendent l’Eglise compréhensive. Le mérovingiens comme les Carolingiens nomment les évêques et sont donc les véritables chefs d’une Eglise qui, en outre, est dépendante financièrement de leurs largesses.

Durant ces siècles de conflit larvé, entre les premiers rois francs et l’âge de l’Eglise toute puissante, pendant que les rois de France tentaient de faire élire des papes qui leur soient favorables, ces derniers ne manquaient pas de moyens d’exercer leur autorité. Outre les différents degrés du clergé. Des évêques aux curés qui agissaient comme agitateurs ou propagandistes auprès des gens du peuple. De véritables armées au service de Rome se sont constituées dont les plus célèbres ont été les Templiers et les jésuites. De plus, le pape disposait de deux armes redoutables :

L’excommunication : C’est une mise hors de la communauté. L’excommunié ne peut plus célébrer ni recevoir des sacrements, mais surtout, ses vassaux son délivrés de leurs serments de fidélité envers lui. On imagine dès lors l’impact d’un tel état dans un système féodal tout entier basé sur la relation entre le suzerain et ses vassaux. D’autre part, rejeté de la communauté chrétienne, l’excommunié devenait un hérétique qu’il était loisible d’assassiner. Le moine clément et Ravaillac seront ainsi facilement convaincus par leurs entourages qu’ils gagneront

L’anathème ou excommunication majeure est la sanction la plus sévère qui puisse être prise contre un chrétien. On ne peut plus, ni saluer, ni être salué, ni se confesser. En bref, être frappé d’anathème, c’est être voué à la damnation éternelle.

Dans certains cas, cette condamnation frappe tout le royaume avec des conséquences désastreuses, en particulier sur le plan sanitaire. On ne peut plus enterrer les morts qui se décomposent dans les rues et entraînent des épidémies dévastatrices.

Le bon roi DAGOBERT.

 

C’est au début du septième siècle, vers 629, qu’éclate le premier conflit entre le pape et un roi franc.

Tout commence par une belle histoire d’amour. Dagobert aime Ragnétude, une jeune et jolie paysanne d’Austrasie, royaume franc de l’est, qu’il appelle sa colombe. Elle est devenue sa favorite, presque une reine. Hélas, son père, le roi Clotaire II, veut qu’il épouse sa belle-sœur, Gomatrude, la sœur de Sichilde et sa troisième épouse. Dagobert n’eut pas d’autres choix que d’obéir et le mariage eut lieu à Clichy.

S’il y eut consommation ou non, nul ne le sait, mais il ne montra guère d’empressement à accomplir son devoir conjugal tandis qu’il continuait à partager la couche de Nantilde. Ainsi, si la jeune paysanne donna un héritier au royaume ce ne fut pas le cas de Gomatrude. La loi salique alors en vigueur autorisant le divorce, la solution fut vite trouvée et la reine se retrouva dans un couvent.

C’est à cette occasion que l’évêque de Tongres osa protester. Dans son sermon il arguait que le mariage était indissoluble, que la fornication hors-mariage était punie de trois ans de pénitence et que nul ne pouvait contracter une nouvelle union du vivant du précédent conjoint. Amand, n’eut que le temps de se réfugier chez Caribert, frère de Dagobert. La première grave crise dans l’Histoire du roi des francs et de l’Eglise venait d’avoir lieu.

Pourtant, tout rentra vite dans l’ordre. Nantilde devint reine et tout se passait tranquillement jusqu’au jour où le roi rencontra Ragnétrude, une jeune fille blonde dont il tomba amoureux. Il rentra avec elle au palais après avoir consommé pendant trois jours et trois nuits un mariage qui n’avait pas encore été célébré. Là, Nantilde, plus souple et plus habile que Gomatrude, fit bon accueil à la nouvelle favorite qu’elle accueillit dans le ménage.

Le « bon Saint-Eloi », l’un des conseillers du roi, avait protesté et il le fit plus encore quand Dagobert tomba amoureux de Berthilde, déjà mariée au chef de ses écuries. S’ils avaient fini par accepter le divorce et un ménage à trois, l’adultère était le plus grand des crimes aux yeux de l’Eglise. Qu’à cela ne tienne, le mari encombrant mourut d’une chute de cheval et Berthilde entra dans le ménage royal tandis que Ragnétrude donnait naissance au futur Sigebert II qui fera construire de nombreux monastères et sera canonisé.

Il faut dire que tout le monde s’était réconcilié et la relation entre le « bon roi Dagobert » qui avait débuté en assassinant son frère pour s’emparer de son royaume et avait maintenant trente-deux concubines et l’Eglise était redevenue harmonieuse. Il avait pardonné à l’évêque Amand et ses conseillers, Dadon, le futur Saint-Ouen et Eligius, notre « bon Saint-Eloi », travaillaient avec lui à une réforme en profondeur du royaume.

Robert le Pieux.

Deux siècles et demi plus tard, à la veille de l’an 1000, éclatera un nouveau conflit entre un roi franc et le pape.

Robert, qui a été élevé par l’abbé Gerbert, futur pape, est un jeune homme fort dévot et très cultivé qui compose des cantiques qu’il met lui-même en musique. Il vient d’être associé au trône par son père, Hugues Capet, qui l’a fait sacrer « roi associé » et sa vie serait belle si ce même père ne l’avait pas marié à la veuve du conte Arnould de Flandres. Certes, Rosala d’Italie apporte Montreuil-sur-Mer en dot, mais elle est âgée de trente-cinq ans de plus que lui et la raison d’état a ses limites.

Robert se montre bien peu empressé auprès de cette femme, et encore moins quand il rencontre Berthe, en 996, la fille de Conrad le Pacifique, le roi de Bourgogne. Tout de suite, un amour partagé nait entre elle et le jeune roi.

Berthe a cinq ans de plus que lui et est mère de cinq enfants. De plus, elle est l’épouse du comte Eudes de Chartres, Tours et Blois. Qu’à cela ne tienne, Robert déclare la guerre à son mari qui a bientôt la bonne idée de mourir. Il ne lui reste plus qu’à répudier Rosale puis à épouser Berthe.

Hélas, il ignorait que Berthe était sa cousine au sixième degré, ce qui rendait leur relation incestueuse. De plus, il était le parrain d’un des enfants de Berthe et son divorce n’avait pas été admis par l’Eglise. Ces trois obstacles étaient incontournables et son père était opposé à ce mariage.

A la mort de son père, Robert décida de se marier envers et contre tous. Il trouva, avec l’évêque de Chartres, quatorze autres prélats pour célébrer cette union et ne s’attendait pas à la violente réaction du pape Grégoire V. Le pape convoquât un concile qui ordonnât au roi, sous peine d’excommunication, de quitter Berthe et suspendit les prélats qui avaient assisté au mariage.

Comme Robert ne cédait pas, Grégoire V réunit un nouveau concile menaçant le roi d’anathème s’il ne quittait pas Berthe. Ce n’est que dans l’espoir d’avoir un héritier, l’enfant de Berthe étant mort à la naissance, qu’il accepte, après sept ans de pénitence, d’épouser Constance d’Arles.

Son mariage n’ayant pas été reconnu par l’Eglise, il n’a pas à divorcer et devient bigame. Et il deviendra père à défaut d’être heureux car Constance, décrite par les chroniqueurs comme vaniteuse, avare, arrogante et vindicative, lui donnera cinq enfants.  

Et ça continue avec Philippe 1er.

 

Au printemps 1092, un siècle plus tard, Philippe Premier tombe amoureux de Bertrade de Monfort. Il répudie alors Berthe de Hollande qui lui avait donné cinq enfants et est excommunié à la suite du concile d’Autun en 1094. Il ne céda pas plus que son aïeul et, bien que frappé d’anathème lors du concile de Paris en 1104, resta avec Bertrade qui lui donna quatre enfants.

Si ces condamnations n’étaient pas sans conséquences dans un royaume où la foi était très forte, le souci pour la papauté était de ménager le puissant royaume franc dont elle tirait des subsides non négligeables et dont elle avait besoin, en particulier pour les croisades. On tentait alors au maximum de trouver des arrangements.

Ce fut le cas lors de la séparation de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. On ne pouvait guère taxer de stérilité une femme qui avait déjà deux filles et les évêques et abbés, réunis à Beaugency, refusait la dissolution du mariage pour adultère. L’infidélité de la reine n’est d’ailleurs pas prouvée même si on a beaucoup déliré à ce sujet. Au sujet de l’affaire d’Antioche, personne n’a assisté à l’entretien entre Aliénor et son oncle, Raymond de Poitiers. Le récit du chroniqueur Eudes de Deuil s’arrête aux portes de la ville.

       Il est plus probable que tous deux, très cultivés et amateurs d’art, aient pris plaisir à discuter et peu probable que cette reine très pieuse ait commis un adultère alors qu’ils étaient en pleine croisade. Mais tout est bon pour satisfaire le roi. Lévêque de Langres a même accusé Aliénor d’avoir voulu épouser Saladin.

Finalement, évêques et abbés trouvèrent finalement un motif. Le second concile de Beaugency prononça l’annulation du mariage au motif que l’arrière-grand-mère d’Aliénor Audéarde de Bourgogne était la petite-fille de Robert le Pieux, arrière-grand-père de Louis VII. C’est un peu tiré par les cheveux surtout qu’elle a le même degré de parenté avec Henri II Plantagenêt qu’avec Louis VII.

A noter qu’Henri II d’Angleterre, au contraire du roi des francs, va initier une politique visant à accroitre le pouvoir royal sur celui de l’Eglise. Il entra à ce sujet en conflit avec son ami, Thomas Becket, qu’il avait fait nommer archevêque de Canterbéry pour favoriser ses projets mais qui changea d’avis et se présentât en défenseur de l’Eglise jusqu’à son assassinat en 1170.

Mais revenons en France où le roi Louis VII n’avait décidément pas de chance. Il s’était séparé d’Aliénor parce qu’elle ne lui avait pas donné de fils et avait épousé Constance de Castille, une cousine encore plus proche. Constance meurt six ans plus tard en lui ayant donné deux filles, comme Aliénor, et aucun fils.

C’est enfin avec sa troisième épouse, Adèle de Champagne, que Louis VII aura enfin son unique héritier, Philippe II Auguste, qui sera le premier roi de France et entrera dans un des plus célèbres conflits avec le pape. 

L’affaire du mariage de Philippe-Auguste.

 

Philippe II Auguste est un de nos plus grands rois et le premier roi de France, devenant, en 1181, rex Franciae et non rex francorum, roi des francs. Il a agrandi le royaume, modernisé son administration et fait naître à Bouvine un sentiment. C’est pourtant un tout autre épisode de ses 42 ans de règne que je veux évoquer ici.

En 1183, Philippe-Auguste décide de répudier la reine, Isabelle de Hainaut. D’une part parce que la jeune fille, âgée de treize ans, ne lui a pas encore donné un héritier et, d’autre part parce qu’il est entré en conflit avec son père, Beaudouin V de Hainaut.

En mars 1184, une assemblée de prélats se réunit pour débattre de cette répudiation quand, selon le récit du chroniqueur Gilbert de Mons, Isabelle, pieds nus et habillée en pénitente, fait le tour des églises de la ville. La population est émue et, finalement, Philippe-Auguste renonce à son projet. Il fait bien car celle-ci donne naissance à un fils en 1187, le futur Louis VIII.

Isabelle de Hainaut mourut en couche en 1190, alors qu’elle n’avait pas 20 ans. La succession au trône ne reposant que sur un fils de 4 ans et de santé fragile, Philippe-Auguste doit se remarier. Son choix se porte alors sur Ingeburge, sœur du roi Knut VI du Danemark, pour créer une alliance qui fragilisera la dynastie anglo-normande. En effet Ingeburge descend par les femmes du roi Harold II et peut faire valoir ses droits à la couronne d’Angleterre.

Ce mariage se présente sous les meilleurs auspices car, outre l’aspect politique, Ingeburge apporte dix mille marcs d’argent en dot. Pour couronner le tout, la future reine qui a dix-huit ans, est très belle. Tous les témoins de l’époque s’accordent à parler de la perfection de son visage et de ses formes autant que de ses qualités.

Que s’est-il passé ? Le sujet fait encore débat aujourd’hui. On sait que le roi voulut l’épouser le jour même de leur rencontre, le 14 août 1193. A cet instant, il était sous le charme de la belle danoise, mais la nuit même, après trois vaines tentatives, il se persuada qu’elle lui avait « noué l’aiguillette ». Opération magique empêchant un homme de consommer son mariage.

Le lendemain, jour du couronnement d’Ingeburge, il se met à frissonner, trembler et pâlir. En proie à une véritable crise de nerf, il confie à l’archevêque de Reims sa vive répulsion pour sa toute nouvelle épouse qu’il fait enfermer dans un couvent. C’est le début d’un drame qui va durer dix-neuf ans.

Philippe résolut de divorcer mais, au lieu d’invoquer la non-consommation du mariage, qui aurait entraîné sa nullité, il produisit de faux documents tentant à prouver des liens de parentés, ce qui fut accepté dans un premier temps lors du concile de Compiègne.

Le frère d’Ingeburge, à qui se mariage avait coûté fort cher, ne l’entendit pas de cette oreille. Il fit appel au pape en produisant une généalogie authentique. Célestin III fit casser la sentence du concile de Compiègne et interdit à Philippe de se remarier. Mais celui-ci décide de passer outre et, après de laborieuses recherches, les candidates étant peu nombreuses, comme on peut le deviner, il épouse Agnès de Méranie.

On se doute que ce ne fut pas du goût de Rome. Succédant à Célestin III, Innocent III exigea de Philippe qu’il répudie Agnès et, celui-ci ayant refusé, il frappa d’interdit le royaume de France en mars 1200.

C’était une terrible sanction qui paralysait la vie religieuse, même si beaucoup d’évêques désobéir ouvertement. Les églises étaient fermées, plus de cloches, plus de fêtes, plus de sacrements ni d’enterrements chrétiens.

Philippe demanda la réunion d’un nouveau concile et fit savoir qu’il renonçait à vivre avec Agnes, qui lui avait déjà fait trois enfants. Innocent III, n’étant pas soutenu par les évêques de France et peu désireux d’entrer en conflit avec ce puissant royaume leva l’interdit.

Le nouveau concile se tint à Soisson mais tourna au désavantage du roi. Celui-ci déclara qu’il reconnaissait Ingeburge comme sa femme légitime. Il la prit en croupe sur son cheval mais, au lieu de l’emmener au palais, il la fit enfermer dans la forteresse d’Etampes.

La mort d’Agnès de Méranie en juin 1201 ne changea rien, ni les tentatives du pape pour trouver un compromis. Curieusement, ce dernier légitima les enfants d’Agnès de Méranie, ce qui était reconnaître implicitement son mariage. Ce n’est qu’en 1213, alors que Philippe avait besoin de l’alliance danoise contre l’Angleterre, qu’il repris Ingeburge auprès de lui. La raison d’état avait réussi où l’Eglise avait échoué.            

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