Pourquoi est-ce qu'un compositeur compose ?

Bien sûr, dans la démarche de tout artiste il y a l’idée d’exprimer et partager des sentiments profonds, des joies, des peines, des souvenirs du passé… Aussi d’accéder à une certaine reconnaissance.

Mais tout ceci pourrait se faire dans un cadre classique, consensuel, et se pose alors la question :

« Pourquoi Monet, Manet, Renoir… n’ont-ils pas peint comme Clouet ou Mignard ? Ça ne marchait pas si mal. »

Alors que la photo a pris le relai, il n’est plus aussi nécessaire de représenter un portrait dans toute sa vérité expressive ainsi que le faisait avec talent Elisabeth Vigée-Lebrun. ou un événement sous l’angle de Lejeune.

Ce qu’il fallait de nouvelles manières d’exploiter la lumière ou d’utiliser les formes dans une vision symbolique, de parler de ce qui n’est pas visible. De toucher l’âme du spectateur en profondeur. C’est ce qu’on fait Goya, Picasso ou Fernand Léger en faisant ressortir toute l’horreur de la guerre d’une manière inédite.

De même, le poète Valentin Sokolov, qui a passé 34 ans de sa vie au goulag, n’a pas commencé ainsi son poème :

“Oh rage, oh désespoir….” 

Et pourtant, il aurait eu des raisons de s’exprimer ainsi. Il a écrit :

“J’étais satisfait de ce que je voyais. C’est vrai, il y a avait beaucoup de murs. Mais il ne m’empêchaient pas de voir le ciel.” 

Le choix de la modalité s’exprime ainsi dans celui de mettre l’accent sur les couleurs, les sentiments qu’on veut faire passer plutôt que d’exprimer des faits bruts, imitant ainsi les musiciens indiens quand ils utilisent des Ragas. Un terme qui signifie d’ailleurs, et de manière fort juste, attirance, couleur, teinte ou passion, et non gamme. Le sentiment qu’on veut exprimer prime donc sur les caractéristiques de la succession d’intervalles au contraire de la musique tonale. 

C’est aussi le choix d’Albéniz ou de Falla quand ils veulent restituer la couleur locale de leur contrée d’origine. 

Les limites du tonal

Un jour, pendant un cours d’Histoire, je feuilletais pensivement mon livre de cours quand je suis tombé sur la photo d’une partition.

Toujours plus avide de notes que de discours, je m’y suis intéressé. Il s’agissait du Horst-Wessel-Lied. Outre qu’il était étrange de mettre une telle musique dans un manuel scolaire, j’ai été surpris d’y reconnaître la mélodie de la chanson : Ah ! Si j’étais resté célibataire.

Je ne sais pas si cet emprunt était accidentel ou volontaire mais on ne peut guère soupçonner André Verchuren, ancien résistant et survivant des camps de concentration d’être un nostalgique du nazisme.

Je me souviens aussi avoir entendu cet air de la comédie, « Notre-Dame de Paris », massacré par quelques ténors d’occasion. J’ai alors été frappé, mais ce n’est peut-être qu’une impression, par la ressemblance entre « Le temps des cathédrales » et cet aria de la Tosca de Puccini que je partage avec vous dans sa magnifique interprétation par l’incomparable César Vezzani. Vous en jugerez par vous-mêmes.

Je ne reviendrai pas sur les nombreux procès visant des artistes accusés de plagiat, qu’ils soient volontaires ou non. Ce n’est pas mon propos.

 

La réalité est que l’usage du mode unique, et de son succédané mineur, a atteint ses limites. Bach en a tiré le meilleur parti, Beethoven l’a sublimé et Schubert en a exprimé tout le suc mélodique. Mais, désormais, et ce déjà au temps de Wagner, Debussy et Ravel et bien avant dodécaphonisme de Schönberg, son cadre est trop étriqué pour permettre aux compositeurs de s’exprimer selon leurs aspirations et leur désir de renouvellement.

Les musiciens de jazz l’ont très bien compris et le jazz modal s’est développé dès la fin des années 1940 sous l’impulsion de George Russell ou de Coltrane. Mais la musique dite savante et la variété répugnent à lui emboîter le pas. 

Une aventure ancienne

La musique n’est tonale que depuis le dix-huitième siècle et cette idéologie montrait déjà ses limites au dix-neuvième.

Deux siècles sur un art millénaire, c’est bien peu : La musique asiatique, par exemple, fondée sur le mode pentatonique, est ancienne de 4000 ans. Le système modal grec, fondé sur les modes diatoniques, a survécu, peu ou prou, jusqu’à la renaissance en permettant des structures contrapuntiques de plus en plus complexes. 

Ma démarche n’a donc rien de révolutionnaire, et le jazz a sauté le pas depuis près d’un siècle, bien qu’effectuant la démarche dans le sens inverse c’est-à-dire déduisant des modes spécifiques à partir des accords. Sans citer les très nombreux compositeurs qui s’y sont essayés avant que l’École Niedermeyer soit dissoute en 1912.

 

La musique modale de demain n’est donc pas un retour au source mais une utilisation moderne et occidentale de ressources infinies alors que le malheureux mode majeur qui structure toute notre musique, classique et variété, a montré depuis longtemps ses limites.